Dominique Wolton
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Modernité

« L’adjectif moderne, à partir duquel a été forgé au19e siècle le terme modernité, désigne ce qui appartient à une époque récente. Il peur avoir le sens d’actuel, de contemporain et s’oppose à ancien, à antique. Depuis la Querelle des Anciens et des Modernes, au 17e siècle, ce terme est chargé d’une connotation positive. Les tenants du moderne partent du présupposé d’un progrès de l’humanité ». La modernité, au niveau socio-historique, désigne, selon Gérard Guest, « le fait historique majeur qui affecte, à la fin du Moyen Age et à l’origine de la Renaissance, toutes les formes de culture et toutes les formes d’existence en Europe. L’homme européen y fonde - par opposition à l’homme et à l’homme médiéval - ses formes de vie propres, en un nouveau partage de la référence à la tradition. Ce partage est rendu possible par la constitution d’une mémoire historique, philologique et herméneutique, et la référence au progrès, que rendent possible l’essor des sciences et des techniques, l’évolution accélérée du mouvement des forces productives au service d’une maîtrise sans précédent des processus naturels. Il est aussi rendu possible par l’édification politique de l’État moderne, la référence philosophique aux valeurs de l’humanisme et de la raison ».

Alain Touraine décrit les différents éléments philosophico-politiques qui composent cette modernité : une révolution de l’homme éclairé contre la tradition ; la sacralisation de la société ; la soumission à la loi naturelle de la raison. La modernisation dans son acception occidentale est « l’œuvre de la raison elle-même, et donc surtout de la science, de la technologie et de l’éducation, et les politiques sociales de modernisation ne doivent pas avoir d’autre but que de dégager la route de la raison en supprimant les réglementations, les défenses corporatistes ou les barrières douanières, en créant la sécurité et la prévisibilité dont l’entrepreneur a besoin et en formant des gestionnaires et des opérateurs compétents et consciencieux. […] L’Occident a donc vécu et pensé la modernité comme une révolution. La raison ne connaît aucun acquis ; elle fait au contraire table rase des croyances et des formes d’organisation sociale et politique qui ne reposent pas sur une démonstration de type scientifique ». De plus, la modernité engendre, du fait de la sécularisation, une nouvelle pensée politique qui remplace Dieu par la Société comme principe de jugement moral. « L’idée que la société est source de valeurs, que le bien est ce qui est utile à la société et le mal ce qui nuit à son intégration et à son efficacité, est un élément essentiel de l’idéologie de la modernité. Pour ne plus se soumettre à la loi du père, il faut la remplacer par l’intérêt des frères et soumettre l’individu à l’intérêt de la collectivité ». Enfin, « la pensée moderniste affirme que les êtres humains appartiennent à un monde gouverné par des lois naturelles que la raison découvre et auxquelles elle est elle-même soumise. Et elle identifie le peuple, la nation, à un corps social qui fonctionne lui aussi selon des lois naturelles et qui doit se débarrasser des formes d’organisation et de domination irrationnelles qui cherchent frauduleusement à se faire légitimer par le recours à une révélation ou à une décision suprahumaine ».

La modernité est d’abord un outillage critique. Les armes de la critique se retourneront donc contre elle. G. Guest décrit la modernité comme « l’époque de l’interprétation de l’interprétation ». (Voir le développement des travaux d’herméneutique de Gadamer, la critique logique du langage de Wittgenstein, etc.) De nombreux penseurs, le plus radical étant Nietzsche, dénonceront les méfaits de l’idéologie moderniste. Freud provoqua une remise en cause radicale de l’idéal de l’homme comme être de raison. Puis l’école de Francfort où les travaux de Michel Foucault mirent en évidence combien la modernité était antinomique avec l’idée de progrès du bien-être, en soulignant les processus d’aliénation engendrés par les sociétés modernes. Le dépérissement de l’idéologie et des pratiques modernistes, notamment dans la création esthétique, a donné naissance au concept de postmodernisme ou de postmodernité. Jean-François Lyotard la considère comme une « hypermodernité » au sens où les avant-gardes s’épuisent d’elles-mêmes dans leur quête incessante de la modernité. La postmodernité signifie surtout la disparition de tout modèle de société, les acteurs sont tournés vers eux-mêmes, vers la satisfaction de leurs besoins narcissiques, l’identité sociale est fournie par ce que l’on consomme, plutôt que par ce que l’on est. La postmodernité renvoie à une société sans histoire, au sens où il n’y a plus de grands projets et où l’autoréflexion, voire l’autodérision, remplace toute perspective historicisante.


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