Dominique Wolton
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« Les journalistes, avec quelques autres, sont les fantassins de la démocratie. »
DW, Journalistes, une si fragile victoire, Revue Hermès n° 35, 2003

Espace public

Notion souvent ignorée des dictionnaires, l’espace public est pourtant au cœur du fonctionnement démocratique. Habermas l’a repris à E. Kant qui en est probablement l’auteur, et en a popularisé l’usage dans l’analyse politique depuis les années 70. Il le définit comme la sphère intermédiaire qui s’ est constituée historiquement, au moment des Lumières, entre la société civile et l’État. C’est le lieu, accessible à tous les citoyens, où un public s’assemble pour formuler une opinion publique. L’échange discursif de positions raisonnables sur les problèmes d’intérêts généraux permet de dégager une opinion publique. Cette « publicité » est un moyen de pression à la disposition des citoyens pour contrer le pouvoir de l’État. Mais Habermas considère que l’apparition de l’État-providence a perverti ce mécanisme de concertation démocratique. Avec d’autres, j’essaie au contraire de caractériser et de comprendre le rôle de l’Espace Public dans une démocratie de masse. C’est-à-dire un espace beaucoup plus large qu’autrefois, avec un nombre beaucoup plus grand de sujets débattus, un nombre beaucoup plus grand d’acteurs intervenant publiquement, une omniprésence de l’information, des sondages, du marketing et de la communication.

Il s’agit d’un espace symbolique où s’opposent et se répondent les discours, la plupart contradictoires, tenus par les différents acteurs politiques, sociaux, religieux, culturels, intellectuels, composant une société. C’est donc avant tout un espace symbolique, qui requiert du temps pour se former, un vocabulaire et des valeurs communes, une reconnaissance mutuelle des légitimités ; une vision suffisamment proche des choses pour discuter, s’opposer, délibérer. On ne décrète pas l’existence d’un espace public comme on organise des élections. On en constate l’existence. L’espace public ne relève pas de l’ordre de la volonté. Il symbolisé simplement la réalité d’une démocratie en action, ou l’expression contradictoire des informations, des opinions, des intérêts et des idéologies. Il constitue le lien politique reliant des millions de citoyens anonymes, en leur donnant le sentiment de participer effectivement à la politique. Si l’on peut volontairement instituer la liberté d’opinion, la liberté de la presse, la publicité des décisions politiques, cela ne suffit pas à créer un Espace Public. Il faut rappeler que le modèle démocratique pluraliste qui, depuis les années 1980, est l’objet d’un consensus en Europe, comme il ne le fut jamais dans l’histoire, a été considéré entre trente et aujourd’hui, et surtout entre 1947 et 1977 avec le poids du marxisme, la guerre froide et les oppositions idéologiques, comme un concept de « droite ». On opposait la démocratie « formelle » bourgeoise à la démocratie « réelle » plus ou moins socialiste. Et dans cette bataille idéologique âpre, personne ne parlait d’Espace Public. Les mots dominants du vocabulaire politique étaient : pouvoir, conflits, contradiction, intérêts de classe, aliénation, idéologie.

L’espace public suppose au contraire l’existence d’individus plus ou moins auto–nomes, capables de se faire leur opinion, non « aliénés aux discours dominants », croyant aux idées et à l’argumentation, et pas seulement à l’affrontement physique. Cette idée de construction des opinions par l’intermédiaire des informations et des valeurs, puis de leurs discussions, suppose aussi que les individus soient relative–ment autonomes à l’égard des partis politiques pour se faire leur propre opinion. En un mot, avec le concept d’espace public, c’est la légitimité des mots qui s’impose contre celle des coups, des avant-gardes et des sujets de l’histoire. C’est l’idée d’une argumentation possible contre le règne de la violence libératrice, l’idée d’une reconnaissance de l’autre, et non sa réduction au statut de « sujet aliéné ». Mais l’espace public est devenu un mot à la mode pour une autre raison, moins politique que sociologique, les deux se renforçant et n’étant pas sans lien l’un avec l’autre. L’espace public est aussi l’aboutissement du mouvement d’émancipation qui a consisté à valoriser la liberté individuelle, et tout ce qui est public, contre ce qui était « privé », identifié au domaine des interdits d’autrefois, et aux traditions. Défendre le privé, c’était finalement défendre les règles, les conventions, les traditions ; c’était être conservateur. Il s’est ainsi opéré une rencontre entre deux mouvements relativement différents : celui en faveur de la liberté individuelle, donc d’une certaine capacité à afficher publiquement ce que l’on est, et le mouvement démocratique, qui lui aussi favorisait l’idée de publicité contre celle de secret et d’interdit. Des deux côtés, ce qui était « public » fut valorisé.

Il faut distinguer l’espace commun, l’espace public et l’espace politique.

L’espace commun est le premier espace. Il est symbolisé par les échanges commerciaux, avec l’équivalent universel de la monnaie comme moyen de compenser l’hétérogénéité des langues. Mais chacun sait aussi qu’avec le commerce, comme l’ont prouvé Venise, la Ligue hanséatique et, avant les Arméniens, les Phéniciens et bien d’autres, ce ne sont pas seulement les biens et les services qui s’échangent, mais aussi des signes, des symboles, qui progressivement tissent un espace de familiarité, voire de sécurité. Le mot « commun » apparaît au 11e siècle, venant du latin communis, et il est lié à l’idée de communal et de communauté. Un espace commun est à la fois physique, défini par un territoire, et symbolique, défini par des réseaux de solidarité.

L’espace public est au départ un espace physique ; celui de la rue, de la place, du commerce et des échanges. C’est seulement à partir des 16e et 17e siècles que cet espace physique devient symbolique avec la séparation du sacré et du temporel et la progressive reconnaissance du statut de la personne et de l’individu face à la monarchie et au clergé. Ce mouvement prend facilement deux siècles. C’est en effet la redéfinition du privé qui permet, en contrepoint, à l’Espace Public de se dessiner et de s’affirmer. Le mot public apparaît au 14e siècle, du latin publicus ; ce qui concerne « tout le monde ». Public renvoie à « rendre public », à publier, du latin publicare. Cela suppose un élargissement de l’espace commun et l’attribution d’une valeur normative à ce qui est accessible à tous. Dans le passage du commun au public, se lit ce qui deviendra par la suite la caractéristique de la démocratie, à savoir la valorisation du nombre, le complément, en quelque sorte, du principe de liberté.

L’espace public est évidemment la condition de naissance de l’espace politique, qui est le plus « petit » des trois espaces au sens de ce qui y circule. Dans cet espace il ne s’agit ni de discuter ni de délibérer, mais de décider et d’agir. Il y a toujours eu un espace politique. Simplement, la spécificité de la politique moderne démocratique réside dans l’élargissement de l’espace politique, au fur et à mesure du mouvement de démocratisation. Le mot émerge entre le 13e et le 14e siècle, venant du latin politicus, et empruntant au mot grec politike l’idée essentielle de l’art de gérer les affaires de la cité. Il existe alors non seulement un enjeu supplémentaire par rapport à l’espace public, qui est le pouvoir, mais aussi un principe de clôture plus strict lié aux limites territoriales sur lesquelles s’exercent la souveraineté et l’autorité.

Pour simplifier, l’espace commun concerne la circulation et l’expression ; l’espace public, la discussion ; l’espace politique, la décision. Pourquoi insister sur la différence de nature entre ces trois espaces, qui naturellement sont synchrones dans le fonctionnement quotidien ? Parce que cela permet de réintroduire le phénomène essentiel du temps, dans le passage du commun au public et du public au politique.


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