Dominique Wolton
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Culture

Le mot est immense, les références innombrables. Il s’agit ici de le situer par rapport à la communication.

Les trois sens du mot

Le sens classique français renvoie à l’idée de création, d’œuvre. Il suppose une capacité de définition de ce qui à un moment donné est considéré comme patrimoine, savoir, création et connaissance, étant entendu que les définitions évoluent dans le temps. Le sens allemand est proche de l’idée de civilisation et intègre les valeurs, les représentations, les symboles et le patrimoine, tels qu’ils sont partagés par une communauté à un moment de son histoire. Le sens anglo-saxon est plus anthropologique et prend en compte les manières de vivre, les styles, les savoirs quotidiens, les images et les mythes.

Hier, la question était finalement l’opposition entre culture d’élite et culture populaire. Quand on parlait de culture, il était question de la première, dans les œuvres, comme dans les goûts, l’éducation ou la communication. Quant à la culture populaire, il s’agissait de celle du plus grand nombre mais sans réelle « valeur culturelle ». Il faudra attendre le XIX ème siècle et la lutte des classes pour valoriser cette culture populaire. En un siècle, cette situation s’est considérablement modifiée. Aujourd’hui, il n’y a plus deux cultures, d’élite et populaire, mais quatre : culture d’élite, grand public, populaire et particularisante (minorités ethniques ou religieuses...). Le grand changement est l’apparition de cette culture moyenne, grand public, majoritaire, générale, en tout cas celle qui est la plus nombreuse dans nos sociétés, celle à laquelle chacun appartient de toute façon, même s’il adhère par ailleurs à une autre forme culturelle. La cause du surgissement de cette culture moyenne grand public résulte de la conjonction de trois facteurs. D’abord la démocratisation, qui a élargi le cercle des publics cultivés et favorisé cette culture grand public, avec notamment la mise sur pied de politiques culturelles dont les grands musées de masse sont le plus beau symbole (Le Louvre, Le centre Pompidou, La Villette). Ensuite l’élévation du niveau culturel par l’éducation. Enfin la société de consommation et l’entrée de la culture dans l’ère de l’industrie. Ainsi s’est créée cette culture grand public, que les médias, à leur tour, ont favorisée et distribuée. Le résultat est une contradiction typique de la société individualiste de masse où existe simultanément une culture qui valorise l’individu et une culture du grand nombre. Conséquence ? On assiste à une diversification réelle des cultures, et à leur légitimation, en même temps qu’à un désintérêt à l’égard de la culture de masse qui est pourtant un acquis récent et fragile de très nombreuses décennies de luttes.

De deux à quatre formes de culture

La culture « d’élite ». Hier elle était naturellement en position dominante ; elle se sent dépossédée de cette place hégémonique par le surgissement de cette culture moyenne liée à la consommation, au développement des loisirs, des voyages et de « l’industrie culturelle ».

La culture moyenne. Elle a ses propres normes, valeurs et barrières et se situe moins en position d’infériorité à l’égard de la culture d’élite que la culture populaire d’hier. La nouveauté est cette culture du grand nombre qui traduit tous les mouvements d’émancipation politique, économique, sociaux survenus depuis plus d’un demi-siècle. Elle occupe en volume la place de la culture populaire d’hier, la légitimité en plus. C’est à la fois la musique, le cinéma, la publicité, les médias, les voyages, la télévision, la mode, les styles de vie et de consommation. C’est la culture moderne, l’air du temps, qui suscite le sentiment d’appartenir à son époque, d’être « dans le coup ». De ne pas être exclu. Elle est une des forces essentielles du lien social.

La culture populaire se trouve, elle, décalée, partagée par beaucoup moins d’individus qu’il y a cinquante ans, du fait de mutations sociales, de la diminution de la population paysanne et ouvrière, de l’urbanisation massive, et de la croissance de la culture moyenne. Liée hier à un projet politique, souvent de gauche, elle subit aujourd’hui, dans ses formes idéologiques, le reflux de toute la problématique de la classe ouvrière et de la dévalorisation des milieux populaires.

Les cultures particulières. Hier incluses dans la culture populaire, elles ont tendance à se distinguer au nom du droit à la différence (femme, régions, minorités ... ). Sans atteindre des volumes considérables, elles mettent cependant en cause la culture populaire au sens où celle-ci n’a plus le monopole de la légitimité populaire. Ni le pouvoir d’intégration symbolique, qu’elle avait hier.

Les cultures particulières, au nom de ce « droit à la différence », réduisent la référence universelle qu’avait la culture populaire. Celle-ci, hier, unifiait les milieux. Aujourd’hui, non seulement les distances sociales sont plus grandes, non seulement la classe moyenne et la culture moyenne ont pris la place et la légitimité de la culture populaire, mais en outre celle-ci est un peu cantonnée dans la gestion et la valorisation des patrimoines populaires. En effet, les cultures particulières, fières de leur différence, souhaitent se distinguer autant de la culture moyenne que de la culture populaire. En ce sens il y a un réel éclatement des cultures. En fait les quatre formes de culture cohabitent et s’interpénètrent, grâce notamment au rôle essentiel des médias. On peut même dire qu’une bonne partie de la population est « multiculturelle », au sens où chacun appartient successivement, et parfois même simultanément, à plusieurs de ces formes de culture.

D’autant que la culture d’élite, quoi qu’elle dise, s’est beaucoup ouverte à la communication et que la culture de masse se différencie elle-même tout autant que la culture populaire. Enfin, beaucoup se sentent intéressés par la montée de ces cultures particulières, liées au mouvement d’affirmation des communautés. Le paradoxe est que les rapports de force entre ces quatre formes de culture sont assez visibles grâce aux médias, en même temps que leur visibilité rend finalement leur cohabitation plus aisée... On fait comme si la “ lutte des cultures ” était pour demain au sein des démocraties, alors qu’en réalité il n’y a jamais eu autant de tolérance à l’égard des différentes formes de culture, ni de visibilité d’ailleurs, et ni, probablement, de cohabitation, voire parfois d’interpénétration... Et cela grâce aux médias généralistes qui, en assurant une certaine visibilité à ces cultures, contribuent aussi à leur cohabitation.

La référence à l’idée de citoyen multiculturel ne signifie pas l’instauration d’un multiculturalisme. Celui-ci est impossible dans les faits. Cela traduit l’idée que, dans la réalité, un individu accède, notamment par les médias, à plusieurs formes de culture, ou en tout cas sait qu’elles existent. Ce qui est la grande différence par rapport à hier où chacun restait dans son milieu culturel. Si les barrières culturelles demeurent, elles sont néanmoins plus visibles, ce qui est déjà un progrès.

L’acculturation renvoie aux modifications qui affectent deux cultures en contact. Le multiculturalisme renvoie à la coexistence sur le même territoire de cultures différentes.


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