Dominique Wolton
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Théorie de la communication

Étymologiquement, communiquer, c’est partager. C’est le sens fort lié à l’amour et au dialogue. Échanger c’est ce que recherche chacun en permanence. À partir du XVIe siècle, avec l’imprimerie, et toutes les autres techniques de communication ultérieures, le mot s’est élargi à l’idée de transmission, mais avec la même perspective de partage. L’augmentation du volume d’échange des informations a fait progressivement dominer le deuxième sens, avec toujours plus ou moins la même référence normative, même si la plupart du temps communiquer signifie transmettre, dans une vision hiérarchique. La révolution individuelle et démocratique a ensuite retrouvé la dimension du partage et de la rencontre.

La rupture vient aujourd’hui du décalage entre l’augmentation de la capacité à produire et diffuser de l’information et la résistance croissante du récepteur. Informer ne suffit plus à communiquer. La facilité de l’information a révélé la difficulté de la communication. Il s’ajoute un troisième sens au mot communication : négocier. D’ailleurs, le concept appartient maintenant à la culture démocratique. Pas de négociation dans une société autoritaire ou totalitaire. Pour négocier il faut la liberté et l’égalité des partenaires. Selon les moments et les situations, communiquer c’est donc partager ou transmettre ou négocier.

Je peux ici résumer les cinq étapes du schéma qui expliquent la théorie de la communication que je défends, et qui concerne autant la communication humaine que celle médiatisée par les techniques.

Premièrement, la communication est inhérente à la condition humaine. Pas de vie personnelle et collective sans volonté de parler, communiquer, échanger à l’échelle individuelle et collective. Vivre, c’est communiquer.

Deuxièmement, les êtres humains souhaitent communiquer pour trois raisons. Partager. Convaincre. Séduire. Et très souvent pour les trois simultanément. Même si cela n’est pas toujours revendiqué. Et dans des pourcentages différents selon les moments de la vie.

Troisièmement, la communication bute sur l’incommunication. Le récepteur n’est pas en ligne ou pas d’accord, souvent d’ailleurs. Il résiste. Il n’a pas toujours raison, mais il est là.

Quatrièmement, il s’ouvre une phase de négociation où les protagonistes, plus ou moins librement et égalitairement, négocient pour trouver un point d’accord.

Cinquièmement, le résultat, quand il est positif, s’appelle la cohabitation, avec ses forces et ses faiblesses. Sinon c’est la rupture, pacifique ou guerrière. La négociation et la cohabitation comme procédures pour éviter l’incommunication et ses conséquences, souvent belliqueuses.

Les positions théoriques des travaux sur la communication sont d’une telle hétérogénéité qu’il semble difficile d’en faire la synthèse. Pourtant, on peut distinguer quatre courants qui privilégient différemment les cinq étapes de la communication.

Les tenanciers du courant thuriféraire croient en une révolution de la communication fondée sur celle des techniques et sur l’économie de l’immatériel. Informations, données, communication cohabitent dans un but compétitif et de liberté. L’idéologie technique sert ici, en apparence, des valeurs égalitaires. Le courant critique quant à lui dénonce les dérives des sociétés de la communication, notamment du fait de leurs industries et de leurs services qui sont pour eux les « camisoles de demain ». Pour le troisième courant, empiriste critique, il existe une marge de manœuvre entre communication et société, et les valeurs de la communication sont inhérentes aux modèles démocratiques, puisque celle-ci suppose de reconnaître la liberté et l’égalité de l’autre et le droit de ne pas être d’accord. D’autant que l’esprit critique du public augmente sans cesse. Enfin, les nihilistes affichent un scepticisme par rapport à toutes les promesses humaines, sociales ou culturelles : beaucoup de « marchés de dupes ».

Au-delà de ces quatre courants, il y a finalement deux conceptions de la communication qui s’opposent. La première, largement dominante, insiste sur la performance des techniques comme progrès de la communication, avec en prolongement une fascination pour les industries de même nom qui sont aujourd’hui le secteur économique le plus en expansion dans le monde. La seconde, plus minoritaire, à laquelle j’adhère, part de la dimension anthropologique de la communication et privilégie les processus poli- tiques à mettre en œuvre pour éviter que l’horizon de l’incommunication, entre les individus et les peuples, ne devienne source de conflit. Deux conceptions qui n’ont pas le même rapport à l’homme et à la technique.


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