Dominique Wolton
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« Les journalistes, avec quelques autres, sont les fantassins de la démocratie. »
DW, Journalistes, une si fragile victoire, Revue Hermès n° 35, 2003

Audience et public

Dans son rapport aux médias ou aux politiques, le public est souvent considéré comme une entité homogène dont on peut capter l’opinion et les desiderata par le biais des sondages et des mesures d’audience. Il est par ailleurs souvent soupçonné d’être influençable, versatile, manipulable, à tel point que, dans le langage courant, « grand public » est devenu plus ou moins synonyme de « faible niveau intellectuel ». C’est pourquoi la logique pousse depuis des années à segmenter ce « grand public » en « des publics » différenciés, chacun avec ses attentes, ses opinions et ses ressources. La segmentation est indissociable de publics solvables, ou du moins de publics ayant à la fois des identités et des revenus. Les médias spécialisés ou communautaires, dont les derniers, les « réseaux sociaux » sur Internet, sont considérés, en comparaison avec les médias de masse, comme des vecteurs de « progrès et de liberté ».
À cette logique dominante de la demande, considérée comme un progrès, s’oppose celle des médias généralistes qui repose sur la logique de l’offre, tout aussi nécessaire et qui consiste à essayer, par l’intermédiaire d’une grille de programmes, de satisfaire en une journée, ou en une semaine, le plus grand nombre possible de publics différents. Les médias généralistes n’ignorent évidemment pas la réalité de la diversité des publics. Ils souhaitent simplement pouvoir les réunir, malgré leurs différences. Les médias segmentés sont du côté de la communauté, donc du même. Les médias généralistes, du côté de la société donc de l’altérité. Les premiers gagnent en qualité de communication là où les seconds gagnent en prise en compte de l’obligation de préserver la diversité d’une société, donc l’importance du lien social.
L’audience et le public sont des données quantitatives, le grand public est un concept qualitatif. Il est dans l’ordre de la culture et de la communication, l’équivalent du suffrage universel, dans l’ordre de la politique.


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